La meute de Mervent

30. oct., 2017

— Comment ça, vous ne fêtez pas Samain ? gronda Honorine.

            Alyssa leva les yeux au ciel, ce qui ne calma absolument pas sa grand-mère. Cette dernière célébrait l’événement chaque année, sans forcément appliquer l’ensemble du rituel, mais elle tenait en particulier à la partie de la cérémonie qui lui permettait d’ouvrir une fenêtre sur l’au-delà.

— Bom, Érik vient de t’expliquer qu’il n’était guère judicieux de créer des passages entre le royaume des morts et le château après tout ce qui nous est arrivé. Reconnais qu’il a raison !

— Samain reste Samain ! objecta la femme en agitant un doigt avec sévérité.

            Alyssa soupira, consciente qu’elle ne parviendrait pas à convaincre sa grand-mère de renoncer à fêter l’événement. Chaque année, Honorine rêvait de croiser les esprits de son époux ou de sa fille, même si elle était systématiquement déçue. Les spectres étaient plus farceurs que compatissants, ce qu’Alyssa avait appris à ses dépens. Elle aussi avait espéré, jusqu’à ce que ses désillusions l’éloignent des sortilèges lancés ces soirs-là.

— Je ne changerai pas d’avis, annonça Érik en enlaçant sa compagne. Les esprits qui profitent de Samain pour investir notre monde sont principalement de sales petits plaisantins. Je refuse de prendre le moindre risque, pas après l’année que nous venons de vivre.

— Mais ça n’a rien à voir ! s’entêta Honorine.

— Bom ! gronda Alyssa, bout de nerfs.

— Et si j’utilisais le pavillon de chasse ?

— Tu devrais accepter, Érik, intervint Charles avec un sourire malicieux. Qui sait si les esprits ne pourraient pas l’emporter avec eux en repartant ? Le château retrouverait sa sérénité et… aïe !

            Charles se frotta le bras et fusilla du regard Sarah qui, soutien inconditionnel de la grand-mère la plus intenable de Turlant, venait de le pincer méchamment. Mince ! Depuis que la louve avait rejoint la meute, il devenait difficile, voire impossible, de réfréner les ardeurs d’Honorine, car elle jouissait de l’aide d’une sorcière aussi puissante qu’elle. Et Charles n’était pas sot au point de se les mettre toutes les deux à dos.

Enfin, peut-être bien qu’il venait justement de se condamner… Et merde !

— Ça t’apprendra à être désagréable ! Honorine descend d’une lignée de druides. Il est normal qu’elle souhaite célébrer Samain. Et l’idée d’utiliser le pavillon n’est pas si illogique que ça. Je pourrais créer un dôme de contention.

— Ça reste un pari hasardeux, objecta Érik, peu convaincu. Il suffit d’un spectre plus malin que les autres et ça peut tourner au pire fiasco qui soit !

— C’est ridicule. La meute compte cinq sorciers puissants. Nous sommes quand même capables de tenir en respect quelques fantômes, non ?

            Érik maugréa entre ses dents. Il pratiquait Honorine depuis assez longtemps pour savoir qu’elle n’en ferait qu’à sa tête de toute façon. Le mieux était encore qu’il définisse lui-même les règles s’il ne souhaitait pas qu’elle mette une belle pagaille sur son territoire, étant entendu que Sarah prêterait probablement main-forte à son amie. Même s’il lui interdisait de participer au rituel ! La dernière louve à avoir rejoint sa meute montrait un caractère facétieux qui lui tirait souvent des grognements de frustration. Cela étant, son loup appréciait cette irrévérence qui l’amusait. Ouais, ben, lui s’en serait bien passé !

            Intégrant son combat intérieur, Alyssa se pressa contre lui et frotta son nez contre sa mâchoire, l’apaisant instantanément.

— OK, dit-il dans un soupir. Mais vous devrez respecter chacune de mes consignes.

— Évidemment, proclama Honorine avec un sourire qui ne rassura nullement l’alpha.

— J’ai hâte de voir ça, railla Charles.

— Oh ! Mais tu seras aux premières loges, l’informa son chef de meute. Je te confie la surveillance du pavillon de chasse.

            Charles manqua de s’étrangler de surprise, furieux de constater que ses compagnons riaient à gorge déployée.

— Pourquoi ? Personne ne vient jamais jusque-là et…

— Raison insuffisante pour ne pas prendre toutes les précautions utiles. Les gamins se révèlent de plus en plus audacieux et je ne suis pas certain que le portail les arrête indéfiniment.

            Bien qu’appartenant au territoire de la meute, le pavillon avait été construit sur une portion non protégée par les pierres druidiques, de façon à ce que le clan jouisse d’une enclave préservée, mais accessible par n’importe qui. Érik limitait les entrées, utilisant cette dépendance principalement pour enfermer ses ennemis ou accueillir ceux qui n’étaient pas des amis de confiance.

— Donc c’est réglé ! s’enthousiasma Honorine. Je vais installer dès aujourd’hui l’autel dédié aux esprits. Charles, tu voudras bien m’aider à porter tout ce dont j’aurais besoin ?

            Le loup grinça des dents, furieux de ne pouvoir se décharger de cette corvée. Mince ! Assurer la mission confiée par son alpha revenait à devoir obéir à la femme qui ne cessait de l’agacer depuis qu’elle s’était installée à Turlant. Et il soupçonnait que l’exercice allait salement lui peser…

*** 

            Après avoir déblayé le salon du pavillon, Honorine frotta son front ruisselant de sueur et scruta le résultat avec satisfaction. La surface était suffisante pour qu’elle y installe l’autel dédié aux esprits, tout en libérant de la place pour ses miroirs. C’était grâce aux psychés qu’elle ouvrait un passage vers Sidh [1]. Même si elle n’était jamais parvenue à entrer en contact avec son époux défunt ou sa petite fille chérie, elle ne désarmait pas. Cela s’était mué en obsession, elle en avait parfaitement conscience, mais elle ne pouvait renoncer. Leur mort avait été si brusque, si douloureuse, qu’elle éprouvait le besoin de leur dire adieu. Et de leur montrer quelle magnifique jeune femme était devenue Alyssa. En vérité, aujourd’hui, c’était l’ultime souhait qu’elle s’était promis de réaliser avant de rejoindre les siens dans l’au-delà.

— Nom de Dieu ! clama une voix affligée derrière elle. Dis-moi que tu n’as pas arrangé cette pièce toute seule ? Où est Charles ?

— Il est parti courir.

— Il devait t’aider !

— Il a apporté mes cartons.

            Sarah leva les épaules dans un geste agacé. Honorine était encore étonnamment vaillante pour son âge, mais ses forces déclinaient doucement depuis plusieurs mois et personne n’était dupe. Alors la légèreté de Charles irritait plutôt la sorcière-garou. 

— Maintenant, je suis là, décréta-t-elle. Je vais t’aider pour la suite. Assieds-toi un peu et laisse-moi finir l’autel.

            Sarah s’empara du vieux grimoire et consulta les annotations inscrites d’une écriture de pattes de mouche. Puis, sous les chants égrenés par Honorine, elle installa les éléments du rituel : des bâtonnets d’encens, des pommes, des brins de paille et des coupelles où elle fit brûler des herbes aux propriétés purificatrices. Honorine avait également prévu quelques citrouilles qui n’avaient rien à voir avec le folklore. Les esprits les plus facétieux adoraient se lover dans les cucurbitacées pour les faire voler ou exploser contre les murs, ce qui les occupait quand ils s’essayaient à des blagues potaches.

— C’est parfait, valida la sorcière après un long moment. Ce soir, je vais réciter la prière de mes ancêtres et initier le rituel.

— D’ici là, tu devrais en profiter pour te reposer un peu, conseille Sarah.

— Une sieste ? Certainement pas !

— Tu devrais pourtant, asséna Charles depuis le seuil. À ton âge, il est criminel d’abuser de ses forces. Dors. Au moins pendant ce temps, tu nous éviteras tes bêtises habituelles.

            Honorine étrécit les yeux, dévisageant le jeune homme qui, après sa transformation, avait simplement enfilé un jeans. Les muscles de son torse luisaient sous une fine couche de sueur, mais c’était surtout son air narquois qui l’interpellait. Charles aimait l’asticoter, autant qu’elle s’y employait avec lui. Elle sourit, railleuse.

— Insolent ! tonna-t-elle. Tu n’as pas honte de toi, sale boule de poils ! 

— Boule de poils ? réagit instantanément le jeune homme.

— Tu préfères gentil toutou ?

— Honorine ! Arrête de me traiter de chien. Mon loup ne supporte pas ça ! Et quand il est en pétard…

— Quoi donc ? Il va me mordre ?

            Le loup en question émergea dans les yeux de sa part humaine et grogna pour manifester sa colère. Honorine lui opposa un sourire massif.

— Il pourrait bien, oui !

— J’aimerais voir ça, tiens ! Je suis prête à parier que ton loup me mangerait dans la main plutôt. C’est un bon gros nounours.

— Un nounours ? Décidément, tu ne m’épargneras aucune insulte ! grommela Charles, la bouche tordue en une grimace plaintive.

— N’exagère pas trop quand même, souffla Sarah à son oreille. Il a l’air un brin énervé, là.

— J’adore cette boule de poils, entonna Honorine en riant. Si tu n’empestais pas autant, je te proposerais même de te transformer pour te faire un gros câlin !

— N’importe quoi ! éructa le loup, touché dans sa fierté de mâle.

            Néanmoins, par acquit de conscience, il renifla ses aisselles, ce qui fit glousser Sarah. Merde ! Il puait, c’était indéniable. D’habitude, il se lavait dans la Vendée avant de reprendre forme humaine, mais, cette fois-ci, il avait craint la colère d’Érik s’il s’éloignait trop du périmètre. Or, il s’était roulé dans la boue et les feuilles mortes pendant un bon moment.

            Il jura violemment, puis se précipita vers la salle de bains, déterminé à ignorer les ricanements moqueurs des deux sorcières.

— Ce sale gosse mériterait une bonne leçon, pesta Sarah. J’en reviens pas qu’il t’ait laissée te débrouiller toute seule. Je le croyais plus serviable.

— Charles n’aime pas se sentir prisonnier, quelle que soit la situation.

— Ce n’est pas une raison ! Un peu de plomb dans la tête ne lui ferait pas de mal.

— Pourquoi pas, après tout ? approuva Honorine, les coins de sa bouche se relevant de malice.

            Sarah plissa les yeux, amusée par l’expression rusée qui s’épanouissait sur le visage de son amie. Comme tous les loups de la meute, elle savait que la sorcière aiguillonnait volontiers Charles, ce qui avait, étrangement, un effet apaisant sur son état psychique qui flirtait avec la psychose depuis qu’un alpha retors l’avait maltraité. Du coup, elle n’éprouvait aucun scrupule à la perspective de soutenir Honorine dans l’un de ses tours pendables.

— Oh ! Toi, tu as déjà une idée derrière la tête.

— Je vais prouver à cette boule de poils qu’elle est aussi inoffensive d’un gros nounours.

— Charles, inoffensif ? Là, je ne vois pas bien comment tu comptes t’y prendre. Il reste quand même l’un des loups les plus instables du groupe. La violence est inscrite dans sa psyché.

            Honorine s’en défia d’un haussement d’épaules. Charles était peut-être féroce au combat et avec ses ennemis, elle distinguait, derrière les apparences, un cœur en guimauve.  

— Charles doit monter la garde devant la porte, non ? asséna-t-elle. Imagine une flopée de gamins débarquant par inadvertance pour Halloween ? Il ne pourra pas les mordre et devra les supporter. Je te parie qu’il montrera son vrai visage, celui d’un bon gros toutou.

— Érik ne sera pas content ! objecta Sarah que l’idée enthousiasmait moyennement.

— Il n’est pas obligé d’être au courant. Et, puis, ne te tracasse pas, je veillerai sur les bouts de chou.

            Sarah médita les propos de son amie, puis finit par arborer un large sourire.

— Tu sais que je t’adore ? gloussa la louve. Je file chercher mon appareil photo pour immortaliser l’instant. Tu auras de quoi faire mariner Charles pendant longtemps avec ça !

            Honorine approuva, plutôt satisfaite de sa brillante idée.   

*** 

            Charles fulminait encore en s’installant devant la porte du pavillon de chasse. Il n’avait aucune envie d’être là, mais Honorine allait entamer ses rituels. Mieux valait qu’il reste dans le coin, histoire de limiter la casse quand elle désobéirait à Érik. Car il était au moins sûr d’une chose : la sorcière ne se bornerait pas aux règles édictées par l’alpha.

La nuit commençait à rogner le jour et la forêt déployait ses mystères, dans une cacophonie que seul un métamorphe pouvait percevoir. Pour les humains, c’était l’heure où les peurs prenaient le pas sur le réel, même si en cette soirée d’Halloween, les règles étaient bouleversées. Dans l’air flottait une fragrance sucrée qui avait tout à voir avec les gamins qui déambulaient dans le village le plus proche, les poches débordant de bonbons de toute sorte. 

            Les parfums parvenaient amplifiés au jeune homme qui avait opté pour sa forme lupine pour assurer au mieux sa mission. L’animal possédait en effet des sens plus développés que les siens et c’était ce dont il avait besoin pour demeurer vigilant. Il se figea donc quand il repéra une odeur plus forte qu’elle n’aurait dû. Un humain, comprit-il, un humain à peine mature, même si son parfum chatoyant portait une précocité qui lui plaisait bien. Il n’eut pas le temps de se cacher avant qu’une fillette surgisse dans le chemin, un joli panier sous le bras. Sa part humaine esquissa un sourire ironique en avisant la robe rouge et les rubans écarlates dans les cheveux bruns, nattés. L’enfant affichait un air convenable qui s’effaçait dès que l’on plongeait dans son regard malicieux.

            Le loup émit un aboiement sourd, plus amusé qu’agacé par cette arrivée impromptue. La fillette s’avança vers lui, nullement impressionnée par sa taille, et ouvrit des yeux ronds lorsqu’elle se campa à quelques pas de lui.

— Tu es très gros, dit-elle d’une voix fluette. Mais je suis sûre que tu es un gentil toutou !

            L’animal en question grogna, appréciant peu le qualificatif, mais il courba la tête pour ne pas effrayer sa petite visiteuse. Quelque chose dans le regard marron lui plaisait bien, peut-être parce qu’il exhalait une innocence rafraîchissante. Cela faisait tellement longtemps que son être en était privé qu’il avait le sentiment de s’abreuver à une source désaltérante. Il souffla de béatitude, s’allongeant sur le seuil du pavillon.

— Tu habites ici ? babillait la visiteuse. Ta maison, elle fait un peu peur, tu sais. C’est à cause de la forêt. Y’a des ombres partout et peut-être même des fantômes.

            Elle avança vers l’immense loup et s’agenouilla près de lui, posant mille questions qui auraient irrité Charles s’il ne s’est pas senti aussi bien. Il frémit à peine quand l’enfant plongea les mains dans sa fourrure, le caressant comme personne ne s’y était essayé depuis des siècles. En vérité, sa part humaine profitait à loisir de contacts, notamment auprès de maîtresses empressées, mais l’animal en était sevré depuis qu’il avait perdu sa jeune sœur. Et jamais auparavant il ne s’était rendu compte que cela lui manquait autant…

Il s’abandonna donc aux douces mains, réprimant à grande peine des soupirs de bien-être. Des frissons parcouraient son échine, distillant dans tout son corps une énergie libératrice, plus apaisante que tout ce qu’il avait connu depuis longtemps. Et parce que l’enfant ne représentait aucun danger, il ne trouva aucune raison de ne pas profiter de l’aubaine, étant entendu que cela resterait son petit secret… 

*** 

            Sa petite bichonne Choupette dans les pattes, Honorine trottina jusqu’au miroir principal et badigeonna le montant d’une mixture odorante. Sarah l’avait aidée à préparer la potion avant de filer vers le château pour récupérer son appareil photo et épauler Margaux. Érik refusait de fêter Samain, mais il avait prévu un repas digne de l’occasion. Honorine savait qu’Alyssa viendrait la rejoindre avec quelques victuailles et qu’elle resterait à ses côtés quand elle ouvrirait un passage vers l’au-delà. La jeune femme ne croyait guère à la possibilité de communiquer avec ses parents décédés, mais elle demeurait son soutien le plus fidèle.

            La sorcière enduisit les contours de la psyché avec application, heureuse du silence qui régnait sur le pavillon. Mais ce n’était rien comparé à la sérénité absolue qui s’était installée depuis que Charles avait goûté à la magie de Samain…

— Bom ! Qu’est-ce que tu as encore fabriqué ?

— Ma chérie ! Je ne t’attendais pas aussi tôt, nota Honorine sans cesser d’appliquer son onguent.

            Alyssa, regard suspicieux, dévisagea sa grand-mère, mains campées sur les hanches. Honorine percevait sa curiosité, mâtinée d’un brin d’amusement.

— Bom ! Qu’as-tu fait à Charles ?

            Feignant la plus totale innocence, Honorine pivota vers sa petite-fille et haussa un sourcil interrogateur. Ce qui ne leurra pas Alyssa.

— Je ne te suis pas, ma chérie.

— Charles est calme, plus qu’il ne l’a jamais été. Le lien de meute est toujours agité de soubresauts impulsifs, mais, tout d’un coup, c’est devenu paisible. Trop pour qu’il n’y ait pas anguille sous roche. Donc je te le demande : que lui as-tu fait ?

— Mais rien, ma chérie. Charles se repose dans l’une des chambres d’amis et…

— Il se repose ? Ça ne lui ressemble absolument pas !

            Alyssa fonça vers les chambres d’amis et s’immobilisa après avoir poussé la première porte. Son épaisse chevelure brune ébouriffée, Charles ronflait du sommeil du juste, un bras replié sous la tête et la bouche légèrement entrouverte. Il paraissait plus jeune que jamais, ses traits débarrassés de toute trace d’anxiété.

— Laisse-le dormir, chuchota Honorine dans son dos. Il mérite bien une petite pause, non ?

— Si, bien sûr, mais…

            Alyssa referma la porte, plus perplexe que jamais, et emboîta le pas à sa grand-mère.

— Il y a forcément une explication…

— Ma chérie, tu t’inquiètes pour rien. Charles va bien, c’est tout ce qui compte, non ?

— Alors ? tonna Sarah en surgissant à son tour, son appareil photo à la main. Il est où ? Oh ! Alyssa, tu es déjà là.

— Qu’est-ce que vous mijotez toutes les deux ? répéta la femelle alpha, plus soupçonneuse que jamais.

            Son regard louvoyant de l’une à l’autre, Alyssa croisa les bras, attentive à la moindre de leurs réactions. Les deux femmes affichaient une innocence de circonstance qui hurlait de sarcasme.

— On avait prévu une petite blague, avoua Honorine, mais je n’ai pas eu le temps de la mettre en pratique. Charles a vadrouillé dans les bois toute la journée et il a gardé la porte du pavillon une bonne partie de la soirée. Il est juste fatigué.

            Alyssa émit un grognement de mécontentement, mais réalisa qu’elle ne réussirait pas à faire céder sa grand-mère. Quoi qu’Honorine ait comploté, elle avait offert à Charles un moment de répit qu’il méritait plus que tout autre.

Peut-être finalement valait-il mieux ne pas poser plus de questions ?

— J’ouvre la fenêtre vers Sidh ?

— Allons-y !

            Honorine n’hésita pas avant de réciter la litanie héritée de ses ancêtres. Les miroirs se mirent à crépiter, libérant dans la pièce une brume épaisse. Seule la lueur des bougies perçait le brouillard, créant des halos orange qui se réfléchissaient sur les surfaces de verre. Puis les psychés émirent des grésillements aigus, jusqu’à ce que l’au-delà se fraye un passage jusqu’au monde des vivants.

            Répondant à l’invite de sa grand-mère, Alyssa s’agenouilla à ses côtés et frémit lorsqu’un visage connu apparut. Elle oublia tout : Charles, le lien de meute apaisé, la malice de sa grand-mère…

— Maman, murmura-t-elle, le cœur étreint par l’émotion.

*** 

            Charles s’étira en bâillant. Il avait dormi comme un loir et se sentait plus reposé que jamais. Son esprit était clair et son loup étonnamment tranquille. S’il n’avait éprouvé une telle sérénité, il se serait inquiété, mais, là, il avait juste envie de jouir de l’instant. Il s’extirpa de son lit en sifflotant et fila vers la douche en esquissant quelques pas de danse.

            L’estomac vide, il fonça ensuite vers la cuisine, alléché par les odeurs délicieuses qui en émanaient. Il fut presque surpris de voir Honorine aux fourneaux.

— Tu es toute seule ? s’étonna-t-il, en scrutant les environs.

— Hum ! Alyssa avait besoin de retrouver Érik.

— Un problème ?

— Non. L’esprit de ma petite fille est venu nous rendre visite hier soir. C’était un beau moment. Un magnifique moment…

            Charles sonda le lien de meute, ravi de repérer une plénitude qui résonnait en lui comme une vérité réconfortante. Il s’installa sans rechigner et accepta l’assiette appétissante.

— Mince ! C’est drôlement bon !

— Dixit un loup qui avale n’importe quoi !

— Ouais, pour sûr, reconnut Charles, la bouche pleine. Mais c’est quand même sacrément délicieux.

— Que me vaut l’honneur d’une telle gentillesse ? ironisa la sorcière. On t’a brossé dans le bon sens du poil ?

            Charles, la fourchette en équilibre à quelques centimètres de ses lèvres, s’immobilisa et étrécit les yeux en examinant la femme qui lui faisait face. Merde ! Pendant un instant… Mais, non, c’était impossible !

— Qu’est-ce que tu insinues ? demanda-t-il néanmoins par acquit de conscience.

— Moi ? Rien ! Je suis juste contente de constater que tu es d’aussi bonne humeur et je cherchais s’il y avait une raison particulière.

            Charles visualisa mentalement la petite fille qui, en toute innocence, lui avait offert un pur moment de tendresse. Oui, il s’était senti étonnamment bien après cet intermède. Comme libéré de ses tensions et d’une partie de cette violence qui cramponnait son âme.

— J’ai passé une excellente nuit, c’est tout, répondit-il en haussant les épaules.

— Tant mieux ! Un petit pain brioché ?

— Oui, merci.

            Charles accepta la corbeille de viennoiseries, le front plissé de perplexité. Depuis quand Honorine se montrait-elle aussi aimable avec lui ? Elle ne se privait jamais pour l’asticoter, jamais !

            Il enfourna un morceau savoureux à souhait, jusqu’à ce qu’un éclair rouge ne le fige sur place. Honorine jouait avec un long ruban écarlate, l’œil placide. Charles déglutit nerveusement. La petite fille portait les mêmes liens dans ses cheveux et il n’était pas naïf au point de croire à une coïncidence. Il ouvrit la bouche, puis la referma. C’était tout bonnement impossible !

— Tu en es certain ? susurra la sorcière, malicieuse, avant de quitter le pavillon.    



[1] L’autre monde

7. oct., 2017

J'ai commencé ce tome qui mettra en scène une louve un peu particulière et j'ai hâte que vous la découvriez, même s'il faudra attendre encore un peu.

 

En attendant, un extrait:

 

Cassandre hésita une seconde sur la stratégie à appliquer. La dernière victime en date du groupe infernal était ligotée sur un vieux sommier en métal, indemne pour le moment. Elle voguait à mille pieds, baragouinant des inepties pendant que les cinq acolytes se préparaient.
Cassandre aurait presque trouvé leur inventivité rafraîchissante si elle n’avait visionné mentalement Philomène subissant les pires tortures. La meute avait récupéré un corps salement amoché, ce qui avait réveillé des tensions sous-jacentes.
Jaugeant les hommes pour leurs actes, la jeune femme estima qu’ils ne méritaient aucune pitié. Bien qu’elle préfèrât utiliser ses griffes et ses crocs, elle se saisit de deux poignards cachés dans ses bottes. Parce qu’elle finissait souvent couverte de sang, elle portait, comme à son habitude, un jeans et un top à manches longues noirs. C’était l’idéal pour combattre et surtout pour passer inaperçu en filant après ses méfaits, quelle que soit la quantité d’hémoglobine imbibant ses vêtements.
Cassandre bomba la poitrine, exhalant une force et une détermination glaciale, et descendit les marches sans chercher à être discrète. Elle désirait que les tortionnaires de Philomène affrontent dans les yeux la mort et assimilent bien qu’ils étaient à leur tour devenus des proies.
Au son de AC/DC, elle bascula au bas des marches grâce à une pirouette avant et atteignit le premier crétin à sa portée trop vite pour qu’il ait le temps de détaler. À lui aussi, elle trancha la gorge, étouffant le mugissement triomphant de sa louve lorsqu’une giclée de sang salit son haut.
Le deuxième bourreau s’écroula en emportant avec lui des caisses en bois, couvrant momentanément la voix de Brian Johnson.
— Merde ! hurla l’un des types. C’est qui cette salope ?
Trois hommes optèrent pour un assaut commun, leur instinct commandant leurs gestes, et ils s’équipèrent de tout ce qui se situait à leur portée et ressemblait à une arme. Entre le maillet, la pioche et le cutter, le tableau était affolant. Pourtant Cassandre ricana, acerbe. Elle saisit le poignet du blondinet à la gueule d’anges et lui broya les os sans même sourciller. En beuglant, l’homme lâcha le marteau qu’il brandissait une seconde plus tôt. Cassandre le rattrapa au vol et le balança dans le crâne de son adversaire, indifférente aux éclats d’os et de matière grise qui valsaient. Prenant appui sur le corps qui s’effondrait, elle asséna un violent coup de pied dans l’abdomen de celui qui approchait, une hache à la main. Le dealer s’écroula avec un cri de douleur, laissant à découvert son partenaire. Ce dernier hésita pendant une fraction de seconde avant de frapper, éberlué de voir ses amis à terre.
Ce laps de temps lui fut fatal. Sans ralentir la cadence, Cassandre planta sa lame dans sa gorge et poignarda celui qu’elle avait frappé au ventre alors qu’il tentait de se redresser. Il s’effondra, cette fois-ci sans bruit, les yeux démesurément ouverts sur un monde de ténèbres.
L’unique survivant de ce carnage se tenait prudemment sur la réserve depuis l’arrivée de Cassandre, paralysé de peur, et il écarquilla des yeux lorsque la tueuse le considéra, la bouche légèrement incurvée. Comprenant qu’il ne serait pas épargné, il tenta de fuir, mais la jeune femme lui agrippa les cheveux pour le ramener à elle.
— Perdu ! sanctionna-t-elle en lui entaillant profondément la trachée.
Le corps s’affala au sol dans un gargarisme étranglé. Cassandre considéra ensuite les lieux avec détachement. Les enceintes continuaient de brailler tandis que le carrelage disparaissait sous une nappe écarlate. La sentinelle esquissa un pas de côté pour s’éloigner de la mare visqueuse, consciente qu’elle était déjà bien assez badigeonnée de sang comme cela. En outre, parce que le repaire des étudiants se situait à moins de deux cents kilomètres du territoire de sa meute, elle devait éviter de laisser derrière elle des traces de pas, autant que des empreintes. Fantôme elle était, fantôme elle resterait…
La louve, elle, exultait. Elle appréciait le spectacle de la couleur carmin qui symbolisait sa vengeance, tout autant que l’odeur métallique qui flattait ses narines. Cassandre grimaça. Pour sa part, elle rêvait d’une longue douche brûlante, même si elle savait déjà que cela ne suffirait pas à annihiler les effluves âcres. Après une exécution, elle gardait le goût de la mort sur sa peau pendant des jours et des jours.

7. oct., 2017

Le spin-off de la meute de Mervent paraîtra en janvier et permettra d'en apprendre un peu plus sur Derek et les siens.

J'ai hâte de vous faire découvrir Éline et Coralie, deux amies qui ne s'attendent certainement pas à des vacances aussi mouvementées en débarquant sur l'île où vit Derek. 

Allez, pour la mise en bouche, je partage le 4ème de couv:

 

La meute des loups blancs… Autrefois prospère et fertile, elle s’est repliée sur elle-même depuis qu’une malédiction a décimé bon nombre de ses loups. Et l’heure approche de payer de nouveau un lourd tribut…

Derek, son alpha, se montre prêt à tout pour préserver les survivants, même s’il s’agit de condamner un innocent. Car si un évanescent peut démêler les fils du sortilège, aucun n’a jamais survécu à cette épreuve.

Quand Éline et Coralie débarquent sur l’île de Turlant, repaire des métamorphes, Derek réalise qu’il est incapable de savoir laquelle endosse le rôle de sauveur.

Est-ce la flamboyante Coralie qui irradie d’une aura singulière et captive la plupart des mâles alentour ? Ou Éline, timide et méfiante, qui le fuit comme s’il était le diable en personne ?

Tandis que l’ennemi guette, prêt aux pires exactions pour anéantir la meute, l’alpha découvre que les deux jeunes femmes pourraient bien lui réserver d’autres surprises et remettre en cause ses choix. Et sa survie…

 

16. sept., 2017

Ce tome oscille entre plusieurs univers puisque la meute affronte Érebat et son obsession pour les limbes. De nombreuses questions laissées en suspens dans le tome 1 devait donc trouver des réponses dans cette suite centrée sur Élena et Jonas, le vampire ennemi.

J'ai adoré m'atteler à l'écriture de ce tome, même si j'ai frémi face à Élena. j'ai beaucoup hésité sur la façon d'expliquer son passé et donc de la rendre plus abordable. La louve ne m'a pas laissée suivre mon plan comme je l'avais établi. Eh oui, elle n'était guère réceptive à mes tentatives de rapprochement avec Jonas, étant entendu qu'elle ne supportait pas son attitude à son égard. Au final, j'ai dû lui donner raison, mais je me suis arrachée quelques cheveux quand une scène sensuelle n'aboutissait pas au résultat prévu Clin d'oil

La surprise de ce tome, pour moi, c'est Sarah. Je n'avais pas vraiment prévu la fin... 

Ce tome m'a également donné l'idée de deux autres spin-off qui seront certainement plus déconnectés de cette série que celui concernant les loups blancs. 

 

16. sept., 2017