27. déc., 2017

La meute des loups blancs

Prologue

La falaise, battue par un vent sec, était éclairée par une lune écarlate qui illuminait le ciel obscur. L’air marin distillait ses senteurs d’iode, balayant les paroles des hommes qui s’affrontaient au bord du précipice insondable. En contrebas, la mer se déchaînait contre la roche escarpée, blessant la muraille avec une rage qui faisait écho à celles des adversaires.

Le premier combattant, un type massif et courtaud, lâcha un cri hostile et se pencha en avant, enfonçant ses mains dans la terre et campant solidement ses pieds au sol. La silhouette ratatinée se donna l’aspect d’un animal sur le point de bondir. L’homme redressa la tête et rugit, toutes dents dehors, insensible à la pluie qui fouettait son visage. Il éructa avec violence, heureux du flot de colère qui pulsait contre ses tempes.

Face à lui, Gautier faisait corps avec sa misérable nymphe, prêt à la défendre quoi qu’il lui en coûte.

Claude gloussa, plein de morgue. Alice était sienne ! Depuis le jour où il lui avait sauvé la vie, elle lui appartenait. Il avait d’ailleurs marqué son territoire sans état d’âme, tailladant les chairs de son empreinte de loup. Le visage de la nymphe gardait en mémoire le coup de patte assené violemment, perdant sa beauté indomptable. Puis Claude l’avait engrossée, conscient que la femme ne pourrait abandonner l’être vagissant qu’elle avait mis au monde. Il avait donc tout prévu !

Tout, sauf Gautier Dréan ! Le loup avait vu au-delà des cicatrices immondes et était tombé amoureux d’Alice, la persuadant de fuir son tyrannique compagnon. S’arrogeant un droit qui ne lui appartenait pas, Gautier avait scellé son union par un acte magique qui avait aboli les prérogatives de Claude. Ce dernier n’avait pas anticipé le coup, mais il avait riposté férocement en requérant, auprès du conseil des garous, la garde d’Alexander, leur fils. Alice n’avait pas fait le poids et avait dû lui confier le petit garçon, la mort dans l’âme. Depuis, Gautier essayait de négocier pour que sa compagne ait un droit de visite.

Quel abruti ! songea Claude en le fusillant du regard. Alice ne reverrait jamais Alexander, il s’en était assuré. L’enfant était perdu à jamais pour elle !

La rage se diffusait dans le corps massif de l’homme trahi et ce dernier la laissa imprégner chaque fibre de son être. La lune rousse, masquée par des nuages opaques, le stimulait avec impétuosité, accentuant sa puissance de lycanthrope.

— Tu connais le prix, hurla-t-il pour couvrir le rugissement du vent.

Les mains de la nymphe se crispèrent sur les épaules solides de son époux. Elle a peur, jubila Claude. Elle pouvait être effrayée. Dans son ventre, un bébé grandissait, fruit de son amour pour son nouveau compagnon. Claude n’allait pas lui pardonner cette trahison ultime et comptait se venger férocement. Un enfant contre un enfant, c’était le prix à payer !

— Nous ne céderons pas à ton chantage ! argua Gautier. Alice a le droit de choisir avec qui elle veut vivre et Alex est son fils.

— C’est le mien aussi, répliqua l’homme crânement. Et le conseil m’a confié sa garde exclusive.

— Parce que tu leur as menti, s’emporta Alice, la voix enrouée par les sanglots qu’elle réprimait.

Claude se mit à rire devant la mine déconfite de la femme. Parce qu’elle n’était pas une louve, elle n’avait eu qu’une audience limitée face au conseil des garous. Claude avait abusé sans vergogne de cet avantage stratégique et le résultat avait été à la hauteur de ses attentes.

Il connaissait suffisamment Alice pour savoir qu’il aurait eu une chance de la soumettre si elle n’avait pas été enceinte. Pour Alexander, elle aurait renoncé à son abruti d’amant et accepté toutes les conditions imposées par le terrible loup. Claude en avait conçu une joie intense, imaginant les sévices qu’il pourrait lui infliger. Mais il avait été trop rapide en besogne. Lorsqu’il avait appris sa grossesse, il avait supputé que ses plans ne se dérouleraient pas au mieux.

Claude avait donc défié Gautier, conscient que le loup tomberait sans retenue dans son piège grossier. Et il avait eu raison.

Devant lui, le jeune garou campait fermement sur ses positions, refusant d’abdiquer. La nymphe était collée contre son dos, espérant peut-être lui communiquer sa force. Cette image de communion agaça Claude, autant que la vue du ventre rond.

Claude toisa son adversaire, excité à la perspective du combat qui allait suivre. Son corps se transforma à la faveur d’un nouveau rayon lunaire, cédant la place à un énorme loup gris. La nymphe gémit lorsque son amant se métamorphosa à son tour. Le pelage blanc, balayé par l’astre éclatant, brillait d’une nuance presque irréelle.

Claude n’avait jamais été très patient. Il attaqua derechef, conscient que sa puissance et son expérience représentaient des atouts non négligeables. Le combat promettait d’être féroce, et Claude parvint à harponner le loup par la gorge, déchirant les chairs avec rage. Cependant, Gautier, agile, s’écarta d’un saut en arrière et, malgré la douleur, échappa à la mâchoire puissante.

Son adversaire revint à la charge illico et lui zébra la gueule d’un coup de griffes. Pour quelques heures, Gautier allait ressembler à sa douce. Claude ricana intérieurement.

La pluie lavait les plaies du jeune loup, mais son rival savait qu’il lui avait porté des estocades douloureuses, entamant son capital confiance. Si Gautier continuait de faire front avec une détermination aveugle, ses pattes commençaient à flageoler. Une dernière attaque et il serait vaincu !

Claude s’élança sans plus réfléchir, réjoui de goûter la saveur de sa proche victoire. Gautier allait découvrir que l’on ne s’improvisait pas combattant face à un lycanthrope rodé à l’exercice. Le prix serait élevé pour Alice, il se le promit ! Son futur né, déjà, serait exécuté dès la mise bas.

Le vieux loup bondit et constata, estomaqué, que son adversaire se couchait sur le dos, indifférent au sol détrempé. Il comprit trop tard son dessein et ne put éviter le ressort de ses pattes. Propulsé dans les airs, Claude se débattit pour se rétablir, mais ne rencontra que le vide. Il fixa, hébété, le jeune loup qui, du bord de la falaise, suivait sa chute vertigineuse.

Claude cessa de penser lorsque son corps se disloqua sur les roches acérées.

— Nooooon ! hurla une voix incrédule.

Gautier, Alice pressée contre lui, dévisagea la femme qui venait de surgir, un élan de pitié au fond du regard. Corinne s’écroula au bord du précipice, égrenant une complainte lancinante. La compagne du vieux loup avait perdu toute sa superbe et exhalait un désespoir interloqué.

— C’est fini, assena Gautier.

— Sale bâtard ! hurla la femme. Je te maudis, Gautier Dréan, toi et tout ton clan. Que la lune de sang me soit témoin : tous les cent ans, tu devras un tribut humain à la meute des Orionides. Si tu ne respectes pas cette contribution, la mort scellera votre sort !