20. août, 2017

Extrait de l'âme soeur de Levander Gales

De retour de vacances, je réattaque la meute de Mervent 3. Levander Gales y fait une apparition, ce qui laisse supposer que le texte court paru aux éditions l'ivre-book aura une suite. Et oui, nos personnages n'en font parfois qu'à leur tête!

 

Alors pour le plaisir, voici les 1ères pages de ce texte. N'hésitez pas à aller découvrir la suite, vous ferez une bonne action en plus de découvrir plusieurs autres plumes de qualité

 

1.

           

L’explosion balaya le canapé comme un fétu de paille et disloqua du même coup la table et les chaises en merisier, faisant voler des éclats de bois et de tissu dans un souffle brûlant. Puis, un silence apocalyptique enveloppa les lieux, comme si la déflagration n’avait finalement été qu’un quiproquo sonore. Pendant quelques secondes, l’illusion perdura.

Le premier cri retentit alors, d’une puissance telle que les cheveux de Harper se dressèrent dans sa nuque. Assise au milieu des couvertures en désordre, elle fouilla l’obscurité, hagarde, le cœur battant à tout rompre. La peur s’insinuait dans son corps, la paralysant. Luttant contre sa panique, la fillette finit par descendre de son lit, le regard rivé sur la porte qui menait au couloir. Le battant de bois n’avait jamais été aussi effrayant, car, derrière lui, les hurlements se succédaient sans interruption, ainsi que d’autres bruits qui résonnaient à l’arrière-plan. Une bagarre, comprit l’enfant, effarée. Ces sons-là lui étaient familiers, mais jamais ils n’avaient vibré à l’intérieur de la maison. Non, jamais !

Harper resserra l’étreinte autour de son ours en peluche et recula d’un pas, butant contre le montant de son lit. Avec un père comme le sien, elle était habituée à la violence, mais Cooper Templeton avait toujours préservé sa demeure de la brutalité dans laquelle il évoluait. Harper ne savait pas trop quel rôle il assurait dans leur communauté, mais elle avait très vite assimilé qu’il effrayait tous ceux qu’il croisait. Les gens baissaient le regard devant lui et nombreux étaient ceux qui tremblaient quand il s’adressait à eux de sa puissante voix de baryton. Harper, elle-même, la craignait, cette voix.

La fillette lorgna vers la fenêtre et les barreaux épais qui empêchaient quiconque d’entrer. Et de sortir, comprit-elle dans un nouvel accès de panique. Une plainte sourde s’échappa de ses lèvres et l’enfant plaqua une main sur sa bouche pour contenir le hurlement qui menaçait. Tais-toi, lui avait enseigné son père. Quand le danger est là, crier est une erreur fondamentale. De un, tu signaleras ta présence. De deux, tu avoueras ta peur et la peur, ma petite, c’est ce qui excite les nôtres…

Harper soupçonna cependant qu’elle s’était trahie quand la porte de sa chambre s’ouvrit. Pas à la volée, non. Doucement, très doucement, comme si on tentait d’éviter d’attirer l’attention. La fillette crut que son cœur allait exploser en reconnaissant sa mère. Faith était terrifiée, mais elle était là, bien vivante et visiblement indemne.

 

— Ma chérie, l’appela-t-elle d’une voix rauque.

— Maman…

— Tout va bien, mon cœur, chuchota la femme en enlaçant sa fille. Écoute-moi bien, nous n’avons pas beaucoup de temps avant qu’ils nous flairent…

— Qui, maman ? Où sont Jack, Anton et Kelly ?

 

            Le regard de Faith se remplit de larmes et Harper comprit que ses frères et sa sœur étaient morts. Cela arrivait parfois, elle le savait. Des familles entières disparaissaient, mais tout le monde évitait d’en parler. C’était tabou, tout comme ce qui touchait aux bizarreries de leur mode de vie : les déménagements réguliers, les systèmes de protection de plus en plus contraignants, l’impossibilité d’aller à l’école comme tous les autres enfants de son âge…

            Harper sut que leur tour était venu, qu’ils étaient les proies du monstre qui s’attaquait aux siens sans vergogne. Son père était un combattant émérite, mais, si ses aînés étaient morts, il était visiblement plus faible que leur assaillant. Ou alors étaient-ils plus nombreux que leur meute ?

 

— Maman… sanglota Harper en étouffant le bruit de ses pleurs contre le giron maternel.

— Écoute-moi bien, mon ange, chuchota Faith en caressant la tête brune. Tu te souviens que papa t’a interdit de muter sous une autre forme que celle de ta louve ? Jamais personne ne doit découvrir que tu es une polymorphe, mon cœur, tu le sais, n’est-ce pas ?

 

            Harper acquiesça silencieusement. Au milieu des métamorphes loups, elle était une aberration, une erreur qui effrayait même les plus dominants. Elle n’avait jamais bien compris les explications de son père sur le sujet, mais elle avait retenu l’essentiel : elle devait cacher sa véritable nature, tout comme Jack et Kelly.

            La fillette frissonna, abasourdie à l’idée qu’elle était en partie responsable du carnage en cours. Faith glissa un doigt sous son menton et l’obligea à la regarder.

 

— Ce n’est pas de ta faute, mon ange. Ton père a beaucoup d’ennemis et il a défié le seul qu’il aurait dû éviter. Levander Gales est un alpha cruel qui ne pardonne rien et sûrement pas la trahison. Tu n’es pas responsable.

 

            Levander Gales ! Le loup qui avait décimé trois meutes en une soirée parce que leurs alpha avaient refusé de se plier à sa volonté… Personne, pas même les enfants, n’ignorait ce nom !     

Faith déposa un baiser sur le front de sa fille et arbora un sourire pâle, consciente qu’elle l’embrassait pour la dernière fois. C’était un luxe qui lui avait été refusé pour ses aînés. Ses bébés avaient été égorgés avant même qu’elle n’identifie le danger. À cette pensée, la rage enfla dans son être et la femme banda des muscles pour empêcher sa louve d’émerger. L’animal était furibond, mais Faith avait appris à le soumettre à sa volonté, ce qui était une question de bon sens quand on vivait avec un homme comme Cooper.

 

— Mon ange, je te délie de ta parole. Désormais, tu useras de toutes tes formes animales quand tu seras en danger. N’hésite pas, jamais ! Veille seulement à ce que personne ne découvre ta véritable nature, d’accord ? Tu me le promets ?

— Oui, maman.

— Bien.

 

            Rassérénée par la réponse de sa fille, Faith ouvrit la fenêtre et fouilla l’obscurité pendant quelques secondes avant de lui faire signe d’approcher.

 

— Un oiseau, mon ange, ordonna Faith. Change-toi en oiseau et envole-toi loin d’ici.

— Maman, mais et toi ?

 

            Faith posa les mains sur les épaules de sa fille et sonda son regard, lucide sur ce qu’elle s’apprêtait à exiger de sa cadette. Mais quelle autre solution avait-elle ? Cooper l’avait isolée de son ancienne meute et ne lui avait pas permis de se faire de nouveaux amis, la cloîtrant avec leurs enfants dans des forteresses obscures qui changeaient au gré de sa paranoïa. À trente-cinq ans, elle comptait moins que les plus faibles de la meute, pâle fantôme qui n’existait pour personne. Faith ne s’était jamais rebellée contre son sort, acceptant les brimades et les coups comme la conséquence directe de ses choix. Elle savait qui était Cooper avant de s’imprégner avec lui, elle ne pouvait maudire une autre qu’elle-même…

Mais, aujourd’hui, tout cela importait peu. Elle devait sauver sa fille, l’unique enfant que ce salopard de Gales ne lui avait pas arraché. Elle payerait de sa vie pour que Harper survive. Elle était prête pour ce sacrifice, même si sa louve grondait de rage, exigeant de mordre et de déchiqueter quelques chairs avant de se livrer. Faith la calma en lui accordant ce qu’elle désirait le plus au monde. Oui, sa louve combattrait. Ce n’était que morte qu’elle capitulerait devant l’ennemi !

Devant elle, Harper la contemplait avec terreur, assimilant peut-être que sa vie ne serait plus jamais la même. Elle avait dix ans et avait vécu, ces dernières années, dans cet univers de solitude imposé par son père. Elle ne connaissait rien du monde extérieur ou presque rien. Pourtant, il était primordial qu’elle lui obéisse si elle voulait avoir la moindre chance de réchapper à cette attaque en règle.

 

— Un oiseau, répéta Faith d’un ton plus dur.

 

            Des larmes coulèrent sur les joues de l’enfant tandis qu’elle obtempérait. Faith surveillait la porte avec une vigilance accrue. Les combats se rapprochaient, c’était inévitable. Cooper s’était constitué une meute de loups féroces et impitoyables, mais Levander Gales avait fomenté des alliances qui faisaient de lui l’un des alpha les plus puissants au monde. Cooper ne pouvait rivaliser et surtout pas une nuit de Samain. Comment Gales avait-il découvert que son mari, mi-druide mi-métamorphe, s’affaiblissait à cette occasion, happé par les fantômes de l’autre monde ? En tout cas, il avait choisi d’attaquer au moment où Cooper était le plus vulnérable.

            Il fallut moins d’une minute à Harper pour muter en un magnifique rossignol au plumage jaune et gris. Ce dernier battit des ailes maladroitement avant de s’élever dans la pièce et de revenir se poser au creux de la paume de Faith.

 

— Vole loin, mon ange. Ne te retourne pas. Et n’oublie jamais que je t’aime.

 

            Faith leva la main vers la fenêtre et, d’un petit coup sec, elle força l’oiseau à prendre son envol. Alors seulement, elle pivota sur elle-même, prête à braver son destin. Sa louve exultait derrière la surface policée, s’impatientant. Faith la laissa émerger et pria pour sa fille avant de foncer dans la mêlée.

 

 

2.

            Harper se réveilla en sursaut, le corps recouvert d’une fine pellicule de sueur. Elle quitta son lit en vacillant et gagna la salle d’eau en maugréant contre l’étroitesse des lieux lorsqu’elle se cogna les orteils contre l’unique chaise de sa chambre. Elle ouvrit le robinet et s’aspergea abondamment le visage, essayant d’apaiser sa respiration sifflante.

            Elle avait encore rêvé. À chaque fois qu’elle abaissait un peu trop ses barrières mentales, elle s’exposait à revisiter ce passé qui l’avait anéantie. Vingt ans après, elle éprouvait toujours la peur sans nom qui l’avait paralysée ce soir-là. Mais aujourd’hui,m c’était la rage qui avait pris le pas. Une rage qui nourrissait son âme et lui avait permis de survivre, seule, dans un monde hostile.

            Harper contempla son reflet dans le miroir, étonnée de ne pas y déceler la moindre trace de ses tourments. Sa peau était peut-être un peu plus pâle que d’ordinaire, mais ses immenses yeux gris paraissaient sereins, presque détachés. La jeune femme en tira un réconfort palpable. Cela faisait des années qu’elle s’entraînait à ne laisser filtrer aucune émotion, à se fondre dans l’ombre jusqu’à ce que personne ne soit en mesure de la distinguer dans la foule. Elle était devenue ce que Levander Gales avait fait d’elle : un fantôme, une créature sans identité que l’on oubliait aussi aisément que la caresse du vent.   

            Être invisible avait été une nécessité. Harper s’était retrouvée seule au monde et sans alliés. Survivre ainsi à dix ans avait exigé d’elle qu’elle développe son instinct de conservation. Elle avait appris vite, bien plus que ce qu’elle avait imaginé, s’appuyant sur sa nature de polymorphe pour surmonter les obstacles et se noyer dans la masse. Sa louve avait eu du mal à accepter d’être reléguée au second plan, mais elle était trop voyante pour que Harper fasse appel à elle trop souvent. La plupart du temps, elle avait erré sous la forme d’un volatile, son préféré étant l’aigle, ou d’un rongeur, idéal pour passer inaperçue.

            Au fil des années, Harper s’était progressivement rapprochée du monde des humains, surmontant péniblement son appréhension. Sa décision de vivre à l’écart n’avait pas joué en sa faveur. Elle avait souffert, pris des coups, mais s’était battue bec et ongles pour se faire, malgré tout, une place dans cet univers menaçant. C’était la seule voie possible pour tenir la promesse qu’elle s’était faite vingt ans plus tôt : venger les siens !

            Harper regagna sa chambre et s’affala sur son lit étroit. Le sommier grinça dangereusement, comme à chaque fois qu’elle bougeait. Clyde Hopkins avait beau posséder l’un des plus renommés des hôtels d’Écosse, il traitait ses employés plus mal que les moutons qui paissaient dans ses champs. Mais était-ce surprenant de la part d’un sorcier qui méprisait ses pairs quand ils ne possédaient pas l’équivalent de sa fortune ? Clyde était né au dix-septième siècle au sein de l’aristocratie anglaise et entendait conserver les avantages dus à son rang, malgré l’évolution des mœurs. En vérité, il y parvenait sans mal. Propriétaire d’un magnifique château à l’ouest de Thuro, au nord de l’Écosse, il paradait au milieu d’une population qui avait fini par accepter ses excentricités parce qu’il faisait à merveille prospérer l’économie locale.

            Harper ricana, amère. Le monde des hommes avait nié avec une énergie qui confinait à la folie l’existence d’êtres comme elle et Clyde, mais il prisait néanmoins tout ce qui touchait à cet univers honni. Durness Hall surfait sur la vague. Le château était le repère des ombres et des courants d’air et hébergeait, selon la légende, quelques fantômes bien bruyants. Sa réputation suffisait à remplir son carnet de réservation toute l’année. Clyde entretenait la tradition en employant uniquement des créatures hybrides qui faisaient semblant d’être ce qu’elles étaient réellement. Les touristes raffolaient de ce folklore cultivé à l’extrême.  

Néanmoins, il y avait une période dans l’année où le site était interdit aux êtres humains : pendant la semaine de la fête de Samain, l’hôtel accueillait uniquement les non-humains qui souhaitaient profiter des cérémonies en toute impunité.

Harper avait déjà expérimenté les festivités une fois. Elle travaillait depuis seize mois à Durness Hall, lucide sur la nécessité de cuirasser sa couverture. Quand elle avait appris que le congrès décennal des alpha devait avoir lieu à Durness Hall, elle n’avait pas hésité une seconde. C’était l’occasion idéale pour elle – la seule sûrement, avait-elle dû admettre après des mois à espionner la meute ennemie – de pouvoir approcher Levander Gales. Mais la jeune femme savait que le congrès aurait lieu sous haute surveillance. Samain était une période déjà sensible pour les siens, puisque les portes de l’autre monde s’ouvraient pendant quelques heures, mais la réunion des alpha ajoutait au challenge.

Clyde avait évidemment sorti le grand jeu et n’avait rien laissé au hasard. Le personnel avait été trié sur le volet, ainsi que Harper s’en était doutée, et les mesures de sécurité avaient été renforcées. Aucun humain ne pouvait approcher à moins de deux kilomètres des lieux et chaque membre du personnel était assigné à un poste précis, en l’occurrence au service d’une meute en particulier. Clyde voulait éviter tout risque de frictions, même s’il était avéré que les loups restaient rarement pacifiques lors de ces réunions. Trop de dominants, trop d’occasions de défier son voisin, trop de tensions inavouées qui flambaient au moindre regard… Bien sûr, Clyde était persuadé d’avoir trouvé la bonne méthode pour détourner les esprits des querelles habituelles. Connaissant les loups, il n’ignorait pas qu’ils avaient le sang chaud quand il s’agissait d’en découdre avec un adversaire, mais qu’ils étaient tout autant bouillonnants devant de belles filles. Aussi avait-il recruté en priorité de jeunes beautés et avait-il raccourci leurs uniformes.

Harper considéra sa tenue de travail avec une moue irritée. Clyde n’y était pas allé de main morte. Les jupes étaient juste assez longues pour cacher leurs fesses et les corsets faisaient pigeonner les poitrines comme des cerises bien mûres. Évidemment, aucun loup ne pourrait résister à jeter un coup d’œil d’un peu plus près. Harper avait découvert qu’un certain nombre de ses collègues s’étaient fait embaucher dans ce but, prêtes à tout pour ajouter le nom d’un alpha célèbre à leur tableau de chasse. Somme toute, elle n’était pas la seule à avoir un objectif caché. Par contre, elle était l’unique métamorphe du lot, probablement parce que les louves solitaires ne couraient pas les rues.  

Si Clyde avait fait moitié moins d’efforts pour leur offrir un cadre de vie adéquat, Harper n’aurait rien trouvé à redire à cette parade d’indécence. Mais les bâtiments nouvellement alloués au personnel étaient d’une vétusté à peine tolérable. Leurs anciens logements, fonctionnels et propres, avaient été réquisitionnés pour les oméga des meutes, ces loups tout en bas de la hiérarchie de leur groupe. Car chaque alpha se déplaçait avec une partie de son clan. L’hôtel avait beau être immense, il ne possédait pas assez de chambres pour héberger cette arrivée massive de clients.

En conséquence, le personnel avait été relogé un mois avant le début des festivités dans des baraquements sombres et étroits, qui accusaient les ans. Harper avait écopé d’une chambre de neuf mètres carrés démunie de fenêtre, mais elle avait eu de la chance, car elle bénéficiait d’une douche personnelle, même si le robinet fuyait à grosses gouttes. Coincés contre le rideau en plastique à moitié moisi, des w.c. lui rappelaient que le système d’évacuation était également défectueux, ce qu’elle avait déjà déduit des odeurs nauséabondes qui flottaient dans les couloirs. Harper était cependant moins à plaindre que bien des filles, probablement parce que Clyde l’avait à la bonne. Elle ne rechignait jamais à la tâche, travaillait pour deux et avait un don de télékinésie, développé tardivement, que Clyde pouvait exploiter à loisir tant qu’il restait poli et courtois avec elle.

Un coup frappé à sa porte la fit sursauter. Elle jura à voix basse, consciente qu’elle n’était pas suffisamment sur ses gardes. D’ordinaire, sa louve, en vigilance constante, lui signalait toute créature alentour. Était-elle à ce point troublée ? Certes, elle approchait de l’anniversaire de la mort des siens, mais elle ne pouvait relâcher son attention à un moment aussi crucial. Harper savait pertinemment qu’elle n’obtiendrait sa vengeance que si elle exécutait son plan à la lettre, car elle n’aurait pas deux chances de trancher la gorge de Levander Gales, étant entendu qu’elle ne survivrait pas à cette agression.

Josy, la seule collègue qu’elle appréciait sincèrement, titubait sur le seuil, trempée de la tête aux pieds et grelottant à qui mieux mieux. Sa robe, un fourreau blanc qui n’avait rien à envier à leur tenue de service, révélait d’autant plus son corps sculptural qu’il était à demi transparent. La masse de boucles rousses, d’ordinaire foisonnante, ne ressemblait plus à rien et conférait à la jeune femme un air de chien battu. La boue, - ou était-ce des brins d’herbe ? - , qui maculait ses jambes dégageait une odeur rebutante.

 

— Josy ! Qu’est-ce qui t’est arrivé ?

— Je peux prendre une douche ? bredouilla la femme en pénétrant dans la chambre sans attendre.

 

            Harper s’effaça en riant, connaissant suffisamment bien son amie pour deviner qu’elle avait encore fait des siennes. Josy était une jeune sorcière rebelle qui avait du mal à se plier à la discipline, mais alliait à une poitrine généreuse un manque de pudeur qui ravissait Clyde, tout autant que les mâles circulant au sein du château. Mais, pour Harper, c’était surtout la gentillesse incarnée, la seule personne à pouvoir encore la faire rire.

            Josy se débarrassa de sa robe, dévoilant qu’elle ne portait aucun sous-vêtement, et se réfugia sous la douche, pestant lorsqu’elle constata que l’eau chaude était aux abonnés absents.

 

— Merde ! Clyde déconne vraiment. C’est pas comme s’il était riche à millions, le fils de pute !

 

            Harper se rallongea sur son lit et glissa ses bras sous sa tête, tout en écoutant le débit de paroles égrené par son amie, incorrigible bavarde.

 

— Je suis allée au pub, mais mon cavalier m’a fait faux bond quand sa donzelle s’est pointée, furax. Du coup, je me suis retrouvée seule sur le bas de la route et, à trois heures du mat’, y’a personne qui passe dans ce coin paumé. J’ai traversé la lande, mais merde, c’est comme du gruyère. Je me suis enfoncée dans au moins quatre trous d’eau. Je te dis pas comment j’ai râlé ! Et, en plus, il caille vraiment !

— Pourquoi tu n’as pas pris la voiture ?

— Ce vieux tacot ? Bon, en fait, j’aurais bien aimé, mais Clyde l’a rangé à double tour. Il dit qu’on n’a plus le droit de courir partout tant que Samain n’est pas terminé. Il veut qu’on soit toute chose pour ses loups, oui !

 

            Lavée et séchée, Josy vint s’asseoir sur le bout du lit, frottant sa tignasse étincelante avec frénésie. Elle était furieuse, mais Harper avait du mal à déceler si c’était contre la lande, Clyde ou les loups. De toute façon, les humeurs de la jeune femme restaient rarement à l’orage.

 

— Je croyais que tu lorgnais du côté de Laz Granger ?

 

            Josy éclata de rire en croisant le regard de son amie. Le ténébreux alpha hantait ses fantasmes les plus torrides depuis qu’elle l’avait rencontré à une fête deux ans plus tôt. Alors elle n’avait pas hésité à faire des pieds et des mains pour être affectée au service de sa meute. Clyde s’était rangé à ses arguments, bien sûr, et elle rêvait maintenant de transformer cette chimère en réalité.

 

— Je ne lâche pas l’affaire, admit Josy. Même si j’avais pas été à son service, j’aurais pas renoncé à mon projet. Ce type est tout simplement hyper sexy. Il paraît qu’il veut profiter de cette occasion pour s’allier plus étroitement à la meute de Gales.

 

            Harper sursauta au nom de son ennemi juré. Ce n’était peut-être qu’une rumeur, mais elle ne s’y trompa pas. Josy avait un talent inné pour déterrer avant quiconque les secrets les mieux gardés. Ce qui ne faisait pas l’affaire de Harper si cette histoire était vraie. Car Gales serait alors protégé par deux meutes au lieu d’une.

 

— Mais on raconte aussi que Bryan Lawson est sur les rangs.

— Bryan Lawson ?

— Un tout jeune alpha, à peine trente ans à ce qu’on dit. Sa meute est encore petite, mais elle s’est déjà fait remarquer par les plus grands.

— Josy, tu sais bien que nous avons tous l’air d’avoir trente ans une fois la maturité atteinte. Ça ne veut rien dire.

— Ouais, peut-être, mais ce gars est un mystère ambulant. On sait pas d’où il vient, mais il a déjà acquis une sale réputation. Il est cruel et impitoyable.

— Comme tous les alpha, accorda Harper en haussant les épaules.

— T’as un truc à me filer, ma chérie. Je traverserais bien les couloirs à poil, mais y’a le groupe des cuistots qui furètent dans le coin et j’ai pas envie de les provoquer. Ils prennent sans demander et partagent à tout-va. Très peu pour moi.

 

            Harper n’eut pas besoin de quitter son lit pour attraper un tee-shirt et un short et regarda Josy enfiler la tenue, riant ouvertement quand le tissu se tendit à l’extrême sur sa poitrine plantureuse.

 

— Pas sûre que ce soit plus décent, la prévint-elle.

— Pas grave, s’ils s’approchent, je leur envoie une boule de feu là où je pense. Remarque ces sales cons de goules vont être dans leurs petits souliers quand les loups seront là. Ils sont peut-être féroces, mais ils protègent leurs femmes…

— Tu t’emballes, Josy. Nous ne serons pas des femmes pour eux, mais des proies. Ils s’amuseront le temps de festivités, puis bye bye…

 

            Josy réarrangea son tee-shirt, s’évertuant à l’élargir, puis renonça lorsqu’il devint évident qu’elle s’acharnait pour rien. Elle se rassit en soupirant avec emphase, puis passa une langue gourmande sur ses lèvres.

 

— Moi, ça me va. Une semaine de sexe avec Laz, je signe tout de suite !

— C’est peut-être lui que je devrais plaindre alors, se moqua Harper.

— Et toi ?

— Moi, quoi ?

 

            Josy roula des yeux pour lui signifier qu’elle n’était pas dupe. Harper avait parfaitement compris ce qu’elle sous-entendait. En plus d’un an, elle n’avait pas manifesté le moindre intérêt pour les mâles, humains ou non, qui l’avaient draguée.

 

— Tu ne comptes pas profiter de l’aubaine ?

— Je suis très bien toute seule.

— La rumeur dit que…

 

            Josy se tut, rouge comme une pivoine. C’était suffisamment rare pour que Harper la détaille avec circonspection. Bien sûr, elle était l’objet de rumeurs. Elle était trop solitaire, trop taciturne pour ne pas susciter l’attention, même si elle continuait de faire le moins de bruit possible. Mais sa discrétion, dans un lieu aussi enclavé, fonctionnait à l’inverse du rôle qu’elle lui avait échu : elle attirait les regards comme un phare au milieu de la nuit !

            Josy la connaissait assez bien pour deviner qu’elle n’aimait pas les potins, mais, en l’occurrence, sur le sujet, elle ne se sentait pas vulnérable.

 

— Que dit la rumeur ?

— Que tu attends ton âme sœur.

 

            Harper ne s’attendait pas à cette réponse. Josy la scrutait avec une curiosité qu’elle aurait trouvée vexante chez une autre. Elle était son amie et il était légitime qu’elle se pose des questions. Sauf que Harper ne savait quoi lui opposer. Son âme sœur ? Elle avait grandi seule, sans mère pour lui expliquer les méandres du fonctionnement de l’imprégnation. Elle gardait juste en mémoire que l’on pouvait s’imprégner à un autre que son âme sœur, mais que ce lien restait altérable. Ses parents, par exemple, s’étaient imprégnés, sans connaître l’unicité de l’attachement sacré, si prisé par les métamorphes.

            Si elle avait grandi parmi les siens, Harper imaginait bien qu’elle aurait espéré rencontrer l’amour. Mais, les événements avaient corrompu cet avenir plein de bons sentiments. Aujourd’hui elle n’aspirait qu’à la vengeance, consciente qu’elle mourrait pour atteindre cet objectif. Mais cela importait peu. Le prix était ridicule en comparaison du plaisir qu’elle ressentirait pendant une fraction de seconde…