7. août, 2017

Pour le plaisir: les 1ères pages de la meute de Mervent 2

Prologue


Depuis la réouverture du parc médiéval, une foule bigarrée se pressait dans la cour centrale du château. D’ordinaire, en avril, les visiteurs se précipitaient à Turlant uniquement les week-ends, mais une fois n’est pas coutume, la nouvelle saison avait démarré sur les chapeaux de roues. La faute à la dernière attraction du site qui remportait un succès digne des efforts d’Esteban. Lorsque les oiseaux se dispersaient dans le ciel, juste au-dessus des deux tours carrées, les spectateurs étaient plongés dans un bal aérien à couper le souffle. Esteban avait limité la variété de volatiles pour cette première expérience, mais la silhouette des cigognes se mariait admirablement à celle des faucons et des chouettes. 

Longeant le chemin de ronde fermé au public, Érik contempla l’ensemble du site avec fierté. Il avait racheté ces ruines avec l’ambition d’en faire un havre de paix et d’y installer ses chevaux. C’était Esteban qui avait, le premier, émis l’idée de réhabiliter les vestiges du château datant du Moyen-âge. Ils avaient tous travaillé d’arrache-pied pour transformer les vieilles pierres en un lieu touristique prisé. Aujourd’hui, le résultat dépassait tout ce qu’Érik aurait pu espérer. Pourtant, ce n’était pas cette réussite qui le rendait heureux. 

Érik arbora un sourire ironique, conscient que son bonheur tenait présentement à des nuits blanches et à des couches sales. Ella, son petit trésor, était un bébé magnifique, mais elle avait des poumons dignes de la Castafiore. Ajoutez à cela un don prégnant pour la téléportation et vous obteniez une coquine qui s’invitait à l’envi dans le lit de ses parents… Quand elle ne se métamorphosait pas sous sa forme de louveteau pour se cacher dans les recoins les plus improbables !

Humant profondément l’air encore un peu frais pour la saison, Érik se remémora cette époque où il pleurait les siens, persuadé qu’il n’aurait plus jamais la chance de goûter au bonheur simple de posséder une famille. La mort de ses fils l’avait anéanti et il s’était promis de ne plus jamais revivre une telle épreuve. Mais c’était sans compter sur le destin. Alyssa avait balayé toutes ses résolutions et l’avait séduit d’un regard, emportant sa sérénité en plus de son cœur. Car la jolie sorcière l’avait fait tourner bourrique. Poursuivie par un féroce mage qui en voulait à la clé de pouvoir qui se transmettait dans sa lignée, elle avait fui le loup pour épargner sa meute. Une idée saugrenue quand on connaissait la puissance des siens, mais qui leur avait occasionné bien des angoisses, à vrai dire !

Aujourd’hui, ils s’étaient retrouvés et profitaient de chaque jour, conscients que le danger, malgré la mort de Galil, pouvait ressurgir n’importe quand. À cette idée, Érik grommela, agacé. Quand l’homme machiavélique était tombé raide mort devant lui, le loup avait su que quelque chose clochait. Ce n’était que lorsqu’Alyssa lui avait confirmé que Galil avait un complice répondant au nom d’Érebat qu’il avait compris que la traque n’était pas terminée. 

C’était pour l’aider qu’Élena, la dernière louve à avoir intégré sa meute, s’était jetée dans la gueule des Merlot, une famille de vampires. Depuis son départ, la jeune femme n’avait pas donné signe de vie et Érik commençait sérieusement à s’inquiéter.

  — Dix euros pour tes pensées, beau blond.

Un corps gracile vint enlacer le loup par-derrière et Érik frémit lorsque le nez de sa compagne lui chatouilla la nuque. Il grogna de contentement quand des lèvres fraîches assurèrent le relais.

  — Alors ?

Érik marqua une pause. Alyssa et Élena ne s’étaient jamais entendues. Et lui avait pris du temps avant d’intégrer que cette rivalité toute féminine mettait en péril son couple. 

— Érik, le nom d’Élena n’est pas tabou... 

S’il n’avait pas su que sa compagne évitait de lire dans les pensées, Érik aurait de facto spéculé qu’elle venait d’utiliser l’une de ses aptitudes magiques. Mais Alyssa préférait développer ses talents de guérisseuse à nul autre.

— Elle n’a toujours pas donné de nouvelles ? insista-t-elle.

  Érik capitula dans un soupir. Il était devenu alpha un peu par hasard, bien qu’Esteban proclame qu’il était né pour remplir cette fonction. C’était peut-être vrai, mais il n’avait jamais eu cette ambition, même si chacun de ses loups comptait d’une façon particulière pour lui. C’était d’ailleurs pour eux qu’il avait accepté ce rôle de chef de meute. Alors savoir qu’Élena était en danger lui vrillait les intestins. Mais il avait tiré les leçons de son aveuglement. Alyssa et Ella passaient avant tout…

— Non, pas de nouvelles. 

— Et ça te tracasse ? 

Érik enserra les mains que sa compagne avait enroulées autour de sa taille, puisant dans ce contact un peu de réconfort. L’alpha en lui répugnait à la pensée qu’un membre de la meute souffre, mais il refusait de perdre Alyssa. Alors il brida son anxiété, comme à chaque fois que cette dernière menaçait de le submerger, lucide sur son incapacité à trouver pour l’instant un équilibre satisfaisant entre son rôle d’alpha et de compagnon. Constat qui faisait ricaner Esteban, d’ailleurs.

Alyssa se campa devant lui, plongeant dans son regard bleu, contrariée. Le cœur de l’homme s’emballa comme à chaque fois qu’il mesurait la chance qu’il avait d’avoir retrouvé sa compagne. Même si, pour l’heure, elle était plutôt crispée.

— Arrête ça, Érik ! Je sens que ton loup est irrité et anxieux. Élena est ton amie, en plus d’être un membre de ta meute. Tu n’as pas à brider tes émotions à cause de moi.

— Vraiment ?

Alyssa arbora un sourire affecté, puis asséna un léger coup dans l’épaule de son amant. Elle avait été jalouse d’Élena, c’était un fait. La louve avait d’ailleurs profité de chaque occasion pour lui rappeler qu’elle avait partagé la couche de l’alpha. Enceinte et vulnérable, Alyssa avait réagi d’autant plus violemment qu’elle doutait alors de l’attachement de son amant. C’était aujourd’hui derrière eux, quoi qu’en pense Érik. Et malgré ce que susurrait la petite voix insupportable dans sa tête !

— Vraiment ! 

Érik demeurait sceptique. Il avait toujours été très proche d’Élena et il n’avait pas compris que sa promiscuité physique avec la louve gênait sa compagne. Même s’il était certain de n’éprouver pour Élena qu’une profonde amitié, il n’était pas tout à fait persuadé que cette dernière fût aussi détachée. Et connaissant la nature rebelle de la sémillante blonde, il pressentait quelque remous futur au sein de la meute. Enfin, dans la mesure où Élena réintégrait Turlant…

— Érik, je te fais confiance. Je sais qu’Élena est une amie pour toi. Et tant qu’elle s’abstient de se frotter contre toi…

En plein dans le mille, médita le loup avec dérision. Même s’il ne s’en était pas rendu compte, c’était bien ce qu’Élena faisait dès qu’elle en avait l’occasion. Elle le touchait, l’enlaçait… Et Érik n’y avait vu rien d’autre qu’une marque d’affection courante entre loups jusqu’à ce que Luc, l’ex-fiancé d’Alyssa, lui reproche son comportement. Il n’avait guère apprécié cette remontrance, évidemment, mais il avait dû admettre sa véracité. Un pur moment de solitude !

En définitive, Érik marchait sur des œufs, pas certain de savoir comment réagir face à Élena. Problème qui n’en était pas un, d’ailleurs, puisqu’elle n’était pas là. Mais tout cela n’occultait pas le fait qu’il se préoccupait de son absence.   

— Je t’aime et je ne veux pas que tu brides ton empathie naturelle… 

— Mon empathie naturelle ? répliqua Érik, amusé.

Alyssa sourit et glissa une main sous le tee-shirt de son amant, appréciant le contact brûlant de sa peau. La lueur dans le regard incendiaire l’encouragea à accentuer sa caresse. La sorcière griffa les abdominaux musclés avec un grognement gourmand.

— L’une de tes plus belles qualités, mon amour. Concernant Élena, tu crois que les Merlot oseraient lui faire du mal ?

— Ce sont des monstres, Alyssa. Baptiste est l’un des pires salopards qui existent sur cette Terre. Il n’est pas courageux pour deux sous, mais il est fourbe. J’enrage à l’idée qu’Élena se soit livrée pieds et poings liés à lui et tout ça pour rien !

Alyssa érafla un peu plus fort le torse de son compagnon, consciente que le loup avait besoin de réconfort. Derrière la surface policée, il écumait de frustration. Élena s’était sacrifiée pour son alpha, espérant obtenir des vampires de l’aide pour localiser Alyssa. Érik n’avait pas approuvé cette initiative. Les Merlot avaient autrefois asservi Élena et il restait convaincu qu’ils n’attendaient rien d’autre que de pouvoir se venger. Mais la louve s’était entêtée. 

— J’aurais dû l’empêcher de partir. Aucun buveur de sang n’aurait accepté de nous aider, de toute façon. C’était foutu d’avance.

  Sauf qu’à l’époque, il avait été aveuglé par sa peur de perdre sa compagne. Il aurait été capable de vendre son âme au diable pour la savoir en sécurité. Esteban et Honorine, la grand-mère d’Alyssa, l’avaient convaincu que recourir aux vampires était leur seule chance. Et il avait fini par y croire. Comme quoi, à près de mille trois cents ans, on pouvait encore être débordé par ses émotions. 

— Honorine te dirait que rien n’arrive par hasard.

  Érik se passa une main lasse sur le visage, perplexe. Honorine avait un vrai talent pour percevoir certaines vérités profondément enfouies, mais elle était particulièrement remontée contre Élena, sa loyauté et son amour envers sa petite-fille la transformant en une sorcière impitoyable quand on osait blesser son ange. Et Élena n’avait pas été tendre avec Alyssa, s’il devait en juger par les réactions des uns et des autres et qu’il interprétait mieux certains faits maintenant qu’il n’était plus aveuglé par l’angoisse.

  Cela étant, Érik dut convenir qu’Honorine n’avait probablement pas tort, même si cela signifiait qu’Élena était là où elle devait être et que cela déplaisait à l’alpha qu’il était.  

— Érebat court toujours, rappela Alyssa, et c’est lui qui a incité Galil à convoiter le spectre d’Ella. 

C’était justement le problème ! Érebat était de loin un sorcier plus puissant, et surtout plus rusé, que Galil. Il n’avait a priori pas hésité à sacrifier son complice pour récupérer les cinq clés de pouvoir que ce dernier avait ravies au fil des siècles. Néanmoins, il avait laissé la vie sauve à Alyssa, renonçant à s’emparer de l’ultime clé. Plusieurs membres de la meute craignaient qu’Érebat ne revienne à la charge pour achever le travail, ce qui avait poussé Érik à renforcer une fois de plus les protections autour du château. Cette ambiance de paranoïa perturbait son loup, même s’il était fier de ses compagnons qui faisaient front à ses côtés.

— Si Érebat tente de t’approcher, il tombera sur un os, maugréa l’homme, libérant une infime partie de sa rage.

— Entourée comme je le suis, je me sens en sécurité…

— Mais ?

— Je n’aime pas l’idée que ce type ait été attiré par le spectre de notre bébé. Je…

Érik enlaça sa compagne, ressentant l’inquiétude qui taraudait dans son ventre. Alyssa avait sacrifié son humanité pour sauver leur fille, ce qui n’avait pas eu, fort heureusement, de conséquences catastrophiques. Mais elle continuait de s’affoler à l’idée qu’Ella soit une proie pour Érebat. Et Érik ne pouvait la rassurer en la matière. Le mystère entourant les spectres restait entier pour eux, malgré les recherches initiées par Honorine et Luc. 

— Personne n’approchera notre fille. 

— Ne m’en veux pas, mais faire exploser cette saleté de sorcier est la seule chose susceptible de me tranquilliser complètement…

— Tu caches plutôt bien ta nature barbare, ricana Érik, mais nous sommes d’accord. Je n’attendrai pas qu’il s’en prenne à vous, mais pour le moment, il est introuvable. 

Honorine était probablement la plus douée pour pister une proie, mais son pendule restait désespérément immobile quand elle s’essayait à l’exercice. Elle ne renonçait pas pour autant. Ces derniers mois avaient été particulièrement éprouvants pour elle et la femme peinait à s’en remettre. Érik avait le sentiment qu’elle souhaitait régler cette question au plus vite, comme si elle pressentait qu’elle ne survivrait pas longtemps. Malgré ses quatrevingt-treize ans, Honorine était toujours alerte, mais ses forces déclinaient. 

— C’est pour ça que l’aide des vampires n’est peut-être pas complètement superflue, acheva Alyssa. 

Érik sourcilla, atterré de ne pas être parvenu lui-même à cette conclusion. Alyssa libérée, il n’avait pas réfléchi que la capacité des vampires à déceler les spectres était encore primordiale. Mais Alyssa venait d’émettre une suggestion d’une logique implacable, signe qu’elle était moins aveugle que lui en ce qui concernait l’utilité de ces maudits buveurs de sang. Mais, contrairement à lui, elle n’avait pas expérimenté la félonie de ces créatures sournoises.

  — Je vais essayer de contacter Ivana Merlot, décréta-t-il. Et si besoin, nous traquerons Baptiste. Il est temps qu’Élena rentre à la maison. Si ces vampires ne veulent pas nous épauler, nous trouverons un autre moyen de pourchasser cet Érebat. 

— Bien parlé, mon amour. 

Ébahi une fois de plus par la capacité de sa femme à accepter cette part de lui orientée vers les autres, Érik captura sa bouche pulpeuse et s’abandonna au frémissement de tout son être.